Interview accordée par le syndicat France Police – Policiers en colère à Charles Demassieux, relativement à la mobilisation des forces de l’ordre prévue le 2 octobre prochain à Paris

intersyndicale police marche colère 2 octobre 2019.png

RL : Le 2 octobre prochain, à l’appel de l’ensemble des syndicats de police (dont le vôtre), tous les corps de policiers sont invités à une « Marche nationale de la colère » à Paris, dans le but d’attirer l’attention du gouvernement sur la lassitude et le désarroi qui a, notamment, provoqué le suicide de 50 policiers depuis le début de l’année 2019, le dernier en date étant un commissaire affecté à Cergy-Pontoise et retrouvé mort chez lui. Il était âgé de 47 ans.. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce rassemblement ?

Michel Thooris : Cette manifestation en intersyndicale est historique. Jamais depuis 2001 nous n’avions réussi à réunir l’ensemble des principales organisations syndicales de police autour de revendications communes. C’est chose faire pour la journée du 2 octobre 2019. L’intersyndicale s’est unifiée autour de cinq revendications communes : l’amélioration de la qualité de vie au travail, une véritable politique sociale pour les agents du ministère de l’Intérieur (transport, logement, restauration, garde d’enfants, mutuelles, etc.), une réponse pénale réelle, efficace et dissuasive, la défense de nos retraites et une loi de programmation ambitieuse pour un service public de qualité.

RL : Si vous et vos collègues n’êtes pas entendus, quelles autres formes de protestation envisagez-vous ?

Michel Thooris : Pour l’instant, on souhaite avancer étape par étape. Nous avons réussi à nous mettre d’accord tous ensemble pour la Marche de la colère du 2 octobre. Le risque majeur, après cette date, c’est la division entre les organisations syndicales et que certaines vendent les collègues pour un plat de lentilles en signant des accords non négociés en intersyndicale avec le ministère de l’Intérieur dans notre dos. En 2001, le SNPT (Syndicat national des policiers en tenue) avait signé un accord unilatéralement avec le ministère de l’Intérieur, sans l’aval de l’intersyndicale. Cela dit, l’accord de 2001 n’était pas mauvais mais nous aurions sans doute pu obtenir plus encore en maintenant la pression sur le gouvernement. En intersyndicale, la balle n’est pas seulement dans notre camp. Si les négociations avec le gouvernement s’annoncent âpres, maintenir l’unité et se respecter entre nous, organisations syndicales, va être aussi un défi majeur à relever. Les années de guerre interne entre les organisations syndicales de police ont forcément laissé des traces et la méfiance est aujourd’hui de mise. Résister à la tentation de signer un accord mal négocié pour tirer la couverture à soi, c’est cela que doit nous enseigner l’histoire.

RL : On dit çà et là que la fatigue des forces de l’ordre serait due au mouvement des Gilets jaunes. Mais, si l’on veut bien se donner la peine de regarder les faits, la violence quotidienne dans les quartiers désignés comme difficiles (autant dire invivables !) ; la menace terroriste qui frappe partout et jusque dans les foyers des policiers (voir l’abominable assassinat d’un couple de policiers en 2016, à Magnanville, dans les Yvelines) ; la pression exercée tant par la hiérarchie que la justice, le mal vient de beaucoup plus loin. Qu’en pensez-vous ?

7ZhLJT0e

Michel Thooris : L’épuisement des forces de l’ordre est multifactoriel. Je définirais deux causes principales : la surcharge de nos services liée aux multirécidivistes bénéficiant d’un laxisme politico-judiciaire institutionnalisé et l’absurde politique du chiffre, privilégiant la quantité des affaires plutôt que leur qualité.

Concernant les Gilets jaunes, ce qui a été épuisant pour nous ce ne sont pas tant les manifestations en elles-mêmes que leur gestion par l’autorité administrative où systématiquement un rapport de force a été imposé entre nous et les Gilets jaunes.

RL : Depuis le début du mouvement des Gilets jaunes, la gestion du maintien de l’ordre a beaucoup été décriée, parfois à juste titre. Et quand on sait que la plupart des dégradations et violences commises lors des manifestations ont été perpétrées en grande partie par des groupuscules d’ultra-gauche laissés libres de leurs gestes depuis des années, n’y aurait-il pas des consignes particulières visant ces extrémistes quand, dans le même temps, les formations patriotes sont véritablement harcelées par le pouvoir ?

Michel Thooris : Une certaine impunité de l’ultra-gauche n’est pas nouvelle. Le tropisme véhiculé par l’extrême-gauche a toujours été utilisé comme excuse à la commission de faits pourtant particulièrement graves allant jusqu’au terrorisme. Récemment, l’ancien chef du Renseignement français, Yves Bonnet, a reconnu avoir échangé l’impunité des auteurs de l’attentat de la rue des Rosiers, ayant fait six morts et vingt-deux blessés en août 1982 à Paris, contre un arrêt des actions terroristes sur le sol français. Lors des manifestations des Gilets jaunes, sur les milliers d’interpellations effectuées par nos collègues, proportionnellement, très peu de casseurs ont été arrêtés. Lorsque des procédures ont été diligentées en flagrance à l’encontre d’individus participant à un Black Bloc ou appartenant aux mouvances zadistes ou No border, casseurs infiltrés parmi les Gilets jaunes, généralement ces personnes ont bénéficié de décisions de justice plutôt clémentes.

RL : J’entends la détresse des Gilets jaunes blessés, et la justice devra faire son travail afin de déterminer les responsabilités.. toutes les responsabilités. Car il me semble inconcevable de sanctionner un simple policier et pas sa hiérarchie, qui donne tout de même les ordres. Cependant, j’avoue avoir eu des frissons de dégoût en entendant dans plusieurs manifestations : « Ne nous rejoignez pas, suicidez-vous ! » lorsque je criais plus volontiers, avec beaucoup d’autres Gilets jaunes, « Ne vous suicidez pas, rejoignez-nous ! » Sur le plan strictement humain, quel effet cela vous fait-il à vous, officier de police, engagé pour servir la France, ainsi qu’à vos collègues, dont certains sont Gilets jaunes dans l’âme, comme ils me l’ont confié, dont certains manifestaient à mes côtés ?

Michel Thooris : Les individus ayant proféré ces appels aux suicides de policiers ne sont pas des Gilets jaunes mais des agitateurs professionnels appartenant à la mouvance autonome anarchiste, à la mouvance pro-palestinienne ou à des groupes nationaux comme les zadistes ou transnationaux comme les No border. Il s’agit de manifestants professionnels et violents. Très honnêtement, ces violences verbales constituent une goutte d’eau dans la mer par rapport aux violences physiques et tentatives d’assassinat que les collègues subissent quotidiennement dans les banlieues françaises. La nouvelle attaque de policiers au mortier dans la cité de la Grande Borne, sur les communes de Viry-Châtillon et de Grigny il y a quelques jours, trois ans à peine après l’immolation de nos collègues dans un véhicule administratif en mission de protection d’une caméra de vidéosurveillance dans ce même quartier pour lutter contre le trafic de drogue, cela est bien plus grave que les slogans de quelques agitateurs d’extrême-gauche mais pourtant beaucoup moins médiatisé que les événements en liens avec les Gilets jaunes.

RL : David Le Bars, secrétaire général du syndicat national des commissaires de la police nationale (SCPN-Unsa) a déclaré : « Nous sommes à un tournant. Cette marche s’adresse à l’ensemble de la classe politique et d’abord à ceux qui sont aux manettes. » Précisément, les pouvoirs publics ne livreraient-ils pas les policiers et gendarmes un peu trop à eux-mêmes, fuyant ainsi leurs responsabilités ? Et lorsque David Le Bars évoque un « tournant », comment l’interprétez-vous ?

Michel Thooris : Qu’ils soient dans la majorité ou dans l’opposition, les politiciens instrumentalisent tous la Police nationale à des fins personnelles de politique politicienne. Le ministère de l’Intérieur est utilisé comme tremplin politique pour servir les carrières de ceux qui y passent. Notre maison a mené Sarkozy à l’Élysée et Valls à Matignon. Je ne peux pas me prononcer au nom de mon homologue du SCPN. Toutefois, avec déjà cinquante suicides de policiers depuis le 1er janvier, il est évident que la cocotte-minute va finir par exploser. Quelles formes peut prendre la contestation si la Marche du 2 octobre est ignorée par le gouvernement ? Il est trop tôt pour faire du syndicalisme-fiction mais il est certain que la contestation ne va pas s’éteindre spontanément.

RL : Des vidéos circulent actuellement sur les réseaux sociaux, tendant à démontrer que les interventions de police seraient injustes et violentes dans les cités. Là, il semble qu’il y ait une omerta, tant du côté des politiques que des médias, ces derniers préférant monter de toute pièce une supercherie comme la désormais célèbre affaire Théo (Théodore Luhaka de son vrai nom). Il serait peut-être bon de rappeler à qui vos collègues ont affaire dans ces situations, non ?

Michel Thooris : Nous écrivons régulièrement sur ces questions. Le problème aujourd’hui est le poids politique des dealers dans la vie des municipalités. Le chef d’un dangereux gang de narcotrafiquants utilisait des locaux municipaux à Bagnolet, en sa qualité d’employé municipal, comme plaque tournante pour son trafic de stupéfiants. Et le problème n’est pas nouveau. La condamnation de Sylvie Andrieux en Paca (Provence-Alpes-Côte d’Azur) pour le détournement de subventions régionales au profit, in fine, de caïds de cités, démontre parfois l’interpénétration entre la politique et le crime organisé. À chaque fois qu’on accuse la police de violences dans les banlieues, on la force à reculer, ce qui sert exclusivement les intérêts des dealers au détriment des intérêts de la population locale, prise en otage par ces mafias.

RL : Vendredi 13 septembre 2019, sur Radio Courtoisie, dans Le Libre journal de l’identité dirigé par Henri Dubost, vous avez évoqué l’exigence d’une « réponse pénale réelle, efficace et dissuasive ». Comment, en effet, les policiers vivent-ils ce laxisme judiciaire qui, chez certains individus rompus à la délinquance (lorsque ce n’est pas pire, comme la tentation terroriste), n’est ni plus ni moins qu’une incitation à commettre des délits ?

Michel Thooris : C’est en grande partie ce laxisme judiciaire qui entraîne la perte de sens de notre mission de police. Les collègues ont le sentiment de travailler pour rien puisque les procédures judiciaires diligentées n’entraînent aucune conséquence réelle pour les prévenus. Oui, si nos services sont saturés par les multirécidivistes, c’est en raison de l’impunité dont ils jouissent. Face à toujours plus de criminalité et des individus de plus en plus violents, quelles sont les réponses des progressistes ? L’interdiction de la fessée et la fameuse maxime : « La solution n’est pas l’incarcération. »

 

gI3OFX4d