LE TRAMWAY DE NICE

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LETTRE OUVERTE AU PREFET DES ALPES-MARITIMES DE ERIC GILLI PROFESSEUR UNIVERSITAIRE PARIS 8 INGENIEUR GEOLOGUE ET SPECIALISTE EN HYDROLOGIE

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Un chantier dangereux dans un contexte géologique très sensible

Dès le début du chantier du tram nous avons alerté la Métropole sur la dangerosité du projet de tunnel, compte tenu de la présence de gypse et de nappes aquifères captives (Nice Matin 10 aout 2010).

Après le boulevard Dubouchage,  puis le boulevard Victor Hugo,  le 4 juillet  la rue de France s’est,  elle aussi, effondrée de manière très spectaculaire.

Qui avait raison ?

4 juillet 2017 – Fontis de la rue de France

 

LETTRE OUVERTE AU PREFET DES ALPES-MARITIMES

 

Nice, le 4 juillet 2017

Monsieur Georges-François Leclerc

Préfet des Alpes Maritimes

Préfecture

Route de Grenoble

06286 NICE cedex 3

 

Objet : Tramway de Nice ligne 2 – affaissements de la rue de France et du Boulevard Victor Hugo

Monsieur le Préfet,

Aujourd’hui vient se produire, rue de France, un effondrement important lié aux travaux de percement du tunnel du tramway de Nice. On peut se réjouir qu’il n’ait fait aucune victime.

J’ignore les causes réelles de cet accident majeur, cependant il est intervenu dans un secteur pour lequel, mes collègues géologues et moi-même, avions alertés la Métropole de la présence d’une nappe aquifère, abondante et sous pression, dans le substratum rocheux qui supporte les alluvions dans lesquelles le tunnel est percé. Il est donc probable que des venues d’eau non maitrisées, soient à l’origine de cet accident (Fig. 1).

Cela montre que l’entreprise, malgré les mises en garde des spécialistes locaux, n’a que partiellement pris en compte les difficultés inhérentes aux contextes géologique et hydrogéologique de ce chantier. Ce faisant, elle met en danger la population niçoise et, bien que le chantier touche à sa fin, je souhaite vous alerter sur les risques à long terme de ce projet. En effet l’accident de la rue de France a été précédé par plusieurs incidents qui ont confirmé nos mises en garde.

Ainsi après quelques fissurations d’immeubles et de voies à Ségurane, Garibaldi, Marshall, Dubouchage, un affaissement important, s’est produit le 15 février 2017, boulevard Victor Hugo. Quatre mois et demi après cet accident, les travaux de réfection, prévus initialement pour une à deux semaines, ne sont toujours pas terminés. Ce retard laisse planer un doute sur les causes, le traitement et l’évolution future de cet affaissement.

Ayant eu, lors de mes activités de géologue-conseil, l’occasion de travailler sur des désordres équivalents, dans notre région, je souhaite attirer votre attention sur ce problème qui me semble de nature à mettre en danger l’ouvrage, ses futurs usagers et les riverains.

Plusieurs indices portent, en effet, à croire que le scénario décrit par les porteurs du projet n’est pas réaliste.

Dans un premier temps, l’entreprise a indiqué que l’affaissement était un simple incident de chantier lié à un défaut d’alimentation du tunnelier en boue bentonitique. Cette dernière est utilisée pour maintenir le terrain lors du percement. L’origine de ce défaut d’alimentation serait une rupture de la canalisation d’amenée des boues sous pression.

Cependant cela ne correspond pas à nos observations et à l’évolution de l’affaissement.

Dans les jours qui ont suivi, des forages ont été réalisés par lesquels ont été injectés dans le terrain au moins 100 m3 de mortier. Or ce matériau est habituellement destiné à combler des vides. Cela corrobore les premières déclarations de la Métropole qui, par voie de presse, faisait état de colmatage de fissures. Pourtant ce terme « fissures » a ensuite été totalement éludé et remplacé par « cavités entre le terrain et le tunnel » (Nice Matin du 15 mars 2017).

Pourtant le tunnelier est réputé progresser, au sein de la nappe aquifère, dans des terrains meubles (argile, sable, graviers, galets) maintenus par la bentonite. On a alors du mal à comprendre comment peuvent subsister dans ces formations meubles, imbibées d’eau, des vides nécessitant un traitement de cette nature.

Ensuite, malgré ce traitement, les tassements se sont poursuivis et se poursuivent toujours, ce qui montre que le phénomène est évolutif.

Une hypothèse qui explique mieux les désordres et leur évolution est que le tunnelier est arrivé sur une zone de gypse. Cette roche soluble a été détectée lors des études préalables et sa dangerosité avait été signalée par les géologues. Ces derniers avaient souligné la présence de cavités, parfois importantes, rencontrées dans plusieurs forages. Ils avaient aussi remarqué que les alluvions et le substratum étaient décomprimés dans ce secteur.

On peut alors proposer le scénario suivant :

Le tunnelier a atteint le substratum rocheux sur lequel reposent les alluvions, dans une zone riche en gypse, plus ou moins décomprimée, et présentant des vides. Grâce à la rigidité du tunnelier, cette zone a pu être franchie mais la bentonite et les alluvions décomprimées se sont infiltrées dans les vides sous-jacents, provoquant un fontis.

A la suite de ces événements, une réunion d’information technique a eu lieu en présence des élus, le 15 mars, à laquelle j’avais été convié. Lorsque j’ai évoqué ce possible scénario, il m’a été répondu que le temps manquait car une visite du chantier souterrain était prévue et que la discussion technique reprendrait ensuite. Elle n’a jamais eu lieu. Par contre la visite du tunnel m’a montré qu’aucune trace de bentonite n’y était visible ce qui est en contradiction avec l’affirmation de l’entreprise, qu’une canalisation s’était rompue.

Enfin, le 15 mai 2017, j’ai eu l’occasion de voir, sur la zone de l’affaissement, un engin effectuer un forage de reconnaissance à plus de 30 m de profondeur. Cela renforce l’hypothèse selon laquelle la cause des désordres trouve son origine en-dessous du tunnel et non pas au-dessus.

L’hypothèse selon laquelle le tunnelier a intercepté une zone fragilisée, qui pourrait être un paléo-fontis (Fig. 1) doit donc être sérieusement étudiée car elle remet en question la stabilité de cet ouvrage pour les années à venir.

Figure 1 : Schéma hypothétique des désordres du Bd Victor Hugo et de la rue de France

Ce secteur est en effet connu pour être l’objet de venues d’eau importantes qui obligent les immeubles à être dotés de systèmes de pompage dans leurs sous-sols. Or, si des circulations d’eau sont présentes au sein du gypse, elles peuvent le dissoudre  rapidement et creuser des cavités ou les agrandir, ce qui menace la stabilité le tunnel qui est situé au dessus. Ce dernier étant situé dans une nappe d’eau, il y a donc un risque d’ennoiement de l’ouvrage en cas de fissuration de ce dernier. Ces différentes affirmations sont étayées par de nombreuses données qui sont à votre disposition.

J’ai plusieurs fois souligné l’existence de ce risque, auprès des porteurs de ce projet et de l’administration, avant, pendant et après l’enquête publique préalable à la DUP de ce projet. J’ai, de même, souligné que la connaissance du contexte hydrogéologique dans lequel s’inscrivent ces travaux, était insuffisante. Mes remarques n’ont cependant pas été prises en compte.

J’attire donc votre attention sur la dangerosité de ce phénomène de dissolution de gypse qui est à l’origine de nombreux incidents, parfois dramatiques en contexte urbain (effondrement d’un immeuble à Clamart en 1961, effondrement du tunnel de Toulon en 1996, effondrement de la pénétrante Cannes-Grasse en 2001, etc.).

Il me semble donc nécessaire de faire procéder à une étude afin de vérifier que les actions de l’entreprise sont adaptées au traitement de ces désordres et permettent d’assurer la stabilité à long terme de cet ouvrage et la sécurité de ses usagers.

Je ne doute pas, qu’en qualité de garant de la sécurité publique, vous saurez donner la suite qu’il convient à cette alerte et je reste à votre disposition pour vous fournir toute information que vous jugeriez utile.

Dans cette attente,

Je vous prie d’agréer, Monsieur le Préfet, l’assurance de ma considération distinguée.

Eric GILLI